En quelques jours, le grand emprunt proposé par Nicolas Sarkozylors du discours de Versaillesest devenu une sorte d’OPNI (Objet
politique non identifié) de notre vie politique. Personne ne sait encore de quoi il sera constitué mais tout le monde a un avis sur la question.
Et d'abord, la gauche et les médias. Certes, on comprend bien qu’après s’être proclamé tour à tour le Président du pouvoir d’achat, celui des grandes modernisations et de la sécurité retrouvée, le
Président puisse aujourd’hui susciter quelque doute quant à sa capacité à redonner confiance au pays en lui proposant d’investir pour son avenir. Ne parlons pas des habituels pères-la-rigueur qui
peuplent le paysage médiatique, le club des amis de Jean-Michel Aphatie, Grand Prêtre anti-dette devant l'Eternel qui aurait, lui, à l'inverse des cigales keynésiennes, la vertu de penser chaque
jour aux générations futures. Ne parlons pas non plus de Pierre Weil, qui, lundi, a fait dela manchette deLibération son leitmotiv lors la matinale de France
Inter : « La France est-elle en faillite ? » La question, que Libération avait déjà posée en 2007, puis en 2008, est posée avec tant d'insistance et de conviction par le journaliste
d'Inter que l'auditeur a l'impression que celui qui la pose souhaite ardemment que cela arrive, juste pour montrer à quel point les tenants de l'orthodoxie budgétaire avaient raison.
Le dogme de l'orthodoxie budgétaire
Si l'obstination des médiacrates à s'opposer à toute dérive budgétaire ne surprendra personne, le fait de voir la gauche entonner le refrain de la rigueur en plein crise a de quoi étonner. Depuis
le début de la crise, tous les dirigeants socialistes ont demandé une relance plus vigoureuse (« comme Obama », disaient-ils).Le Grand emprunt européen était même l'un des thèmes de leur campagne européenne. Il fut aussi celui
de François Bayrou.
Et maintenant que la proposition est reprise par le gouvernement, elle serait forcément mauvaise ? La moindre des pédagogies eût été d'attendre un peu pour juger sur pièce. « Un grand
emprunt ? Pourquoi pas, mais discutons des priorités, voici les nôtres. » Voilà ce qu'auraient pu répondre les socialistes ou les républicains d'opposition. Ils auraient pu, également,
critiquer le président Sarkozy de n'avoir pas profité de la présidence française pour imposer la proposition d'un emprunt européen, idée qui fut même portée, voici quelque temps, par le ministre
italien Giulio Tremonti.
Mais non! Au lieu de s'opposer avec finesse, nous avons eu les gros sabots d'unMichel Sapin égrénant son triste dogme: « Cet emprunt ne servira qu'à tenter de dépenser
plus au détriment des générations futures qui devront le rembourser. » Misère de l'opposition, misère des idées...
En réalité, le grand emprunt est le faux-nez d'une politique à double détente du gouvernement. Il ne s'agit pas d'opter pour l'autre politique, comme l'on disait dans les années 1980 puis 1990 pour
stigmatiser le choix de la relance keynésienne, mais d'additionner la rigueur et l'autre politique, d'appuyer, en quelque sorte, à la fois sur le frein et l'accélérateur. Si la logique
d'un emprunt d'investissement se trouvait confirmée – on en est loin – nous aurions de facto deux gouvernements :
–« un gouvernement du passé», dirigé par François Fillon, qui sabrera dans les dépenses, réduira le nombre de fonctionnaires, supprimera des acquis sociaux (cf. le projet scélérat sur la retraite des femmes), bref, tentera
par tous les moyens de réduire le déficit public;
– parallèlement, « un gouvernement de l'avenir » pourrait être mis en place à travers le débat puis les décisions d'investissements qui seront prises d'ici au mois de novembre.
Ah, si le Plan existait toujours...
Or, si on voit bien qui incarnera le « gouvernement du passé » (François Fillon) ou, si l'on veut positiver, qui sera « le ministre de la rigueur » (ou, si l'on préfère, « le
sérieux de la bande »), on ignore encore qui sera en charge du « gouvernement de l'avenir » et on sait moins encore qui sera « le ministre de l'investissement ».
Dans le temps, c'est le Plan qui avait cette fonction de mener une réflexion de fond associant les partenaires syndicaux et les représentants de la société civile à la définition des enjeux de
l'avenir et des investissements qu'ils impliquent. On l'oublie sans doute, mais la dernière fonction publique occupée par Henri Guaino avant son ralliement à Nicolas Sarkozy était précisément,
entre 1995 et 1997, le Commissariat au Plan.
Oui mais voilà, le gouvernement Villepin a aboli le Plan en 2006 et transféré son budget à un Conseil d'analyse stratégique où n'interviennent plus que des économistes professionnels dont on a pu
constater, à l'occasion de la crise, l'admirable capacité à anticiper l'évolution de l'économie.
Qui donc sera chargé, au sein du gouvernement, d'animer le débat sur les priorités de l'avenir – la voiture propre, les internats d'excellence, les transports de l'avenir, le fret ferroviaire, etc.
– de lancer la boîte à idées puis d'évaluer les projets ?
Bruxelles sur la défensive
A l'évidence, les militants du Grand Emprunt ne sont pas légion au sein du gouvernement, même si plusieurs ministres ont déjà fait savoir que leur domaine était tout entier concerné par les
priorités stratégiques.
Henri Guaino – même s'il se garde bien d'en revendiquer la paternité, pour ne pas risquer de gêner le processus – en est le premier partisan, lui qui défend, avec une belle assiduité depuis 1995,
l'idée de renouer avec la logique du plan Monnet qui avait permis à l'Etat français impécunieux de 1946 de s'endetter pour moderniser le pays. Raymond Soubie, le Monsieur social de l'Elysée, a
également été favorable à cette mesure.
En réalité, Nicolas Sarkozy s'est trouvé, en l'occurrence, pris à son propre piège. Lui qui affirmait en permanence vouloir poursuivre les réformes. Lui qui évoquait dans tous ses discours la
nécessité de maintenir de hautes ambitions pour sa politique s'est heurté au principe de réalité : à quoi cela sert-il de brasser de grandes idées, de prôner de grandes réformes si l'on ne dispose
pas du premier fifrelin pour les mener ?
Dans son discours de Versailles, le président de la République a répété une idée qui sous-tend la logique de l'emprunt : la crise donne une chance à la France de développer son modèle républicain
sous des formes nouvelles. Il faut savoir traduire cette belle langue de bois en réalités prosaïques : jamais un gouvernement français n'aurait pu, voici deux ans encore, lancer l'idée d'un grand
emprunt sans se faire taper sur les doigts par la Commission européenne. Et pour cause : le Pacte de stabilité qu'elle est censée faire respecter ignore toute différence entre dépenses
d'investissement et dépenses de fonctionnement. Mais la crise, avec ces milliards de relance qui volent au-dessus de la tête des citoyens européens, a brouillé les cartes et rendu difficile toute
admonestation de Bruxelles. La preuve : il semble bien que personne, au sein du gouvernement français, n'ait jugé utile de prévenir les commissaires bruxellois de ce projet.
De toute façon, en matière d'endettement et de déficit, la France est loin d'être au banc des nations européennes surtout si l'on prend en compte la totalité de la dette, celle de l'Etat mais aussi
celle des ménages et des entreprises. Et si la France était contestée pour son audace budgétaire, ses représentants pourraient fort bien rétorquer : « Vous nous suggérez depuis des années
de faire des réformes structurelles pour nous moderniser. Comment le faire sans argent ? »
A présent que la voie européenne est dégagée, il reste à savoir ce que la majorité et les ministres feront de ce grand emprunt. En l'occurrence, la montagne peut encore accoucher d'une souris selon
les modalités qui seront adoptées :
1°) Quel sera le montant de l'emprunt ? On a parlé de 100 milliards. Patrick Devedjian, qui gère le plan de relance, a déclaré sur Radio J que ce serait beaucoup. Mais en dessous de 50 milliards, «
l'autre politique » risque de devenir un peu anecdotique.
2°) Quelles seront les priorités ? Déjà certains membres du gouvernement souhaitent fixer de grands projets comme la voiture verte. Mais la formation professionnelle et l'éducation, voire la
modernisation des prisons, ne sont-elles pas également prioritaires ? Et ne serait-il pas plus astucieux de recenser également les mille et un projets d'innovation susceptibles d'être imaginés sur
le terrain ?
3°) Qui décidera ? Qui mettra en œuvre ? Bercy ? Ce serait une hérésie : peut-on demander à ceux qui doivent appuyer sur le frein budgétaire de mettre le pied sur l'accélérateur ? Mais alors qui ?
Il est question de structures ad hoc (et expertes ?) auxquelles on confierait le soin d'évaluer les projets remontés du terrain. Ces structures présenteraient l'intérêt de gratifier un certain
nombre de personnalités d'une reconnaissance « officielle » sans gaspiller des légions d'honneur. Mais le processus serait un peu lourd s'il y a une dizaine de priorités.
Quoi qu'il en soit, en lançant ce nouveau «débat», Sarkozy, et ce n'est sûrement pas la dernière de ses motivations, arrose de boules puantes l'opposition républicaine :
- soit elle rejette tout en bloc, et le gouvernement aura vite fait de ramasser la mise auprès des personnalités compétentes ( scientifiques, industriels, etc) intéressées par telle ou telle
priorité;
- soit elle joue le jeu, accepte de débattre des priorités, mais risque alors de se couper d'une partie importante de son électorat qui campe depuis deux ans dans un anti-sarkozysme alimenté en
permanence par les mesures du « gouvernement réel », celui de François Fillon.
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